En l’espace de six ans, l’équipe de Mutant Enemy réunie autour de Joss Whedon a bâti un monde singulier, à l’identité particulièrement forte. Loin d’être réductible à ces quelques pages, la série est l’objet d’une multitudes de discours, alimentant sans cesse sa mémoire. Preuve, s’il en était encore besoin, que Buffy est vraiment importante.

– Carole Milleliri

« Que ne pouvons-nous affronter si nous sommes ensemble ? », chantait Buffy Summers dans l’épisode musical Once More With Feeling (Que le spectacle commence, 6.07). Un appel à ses camarades d’apocalypse, mais aussi un élan de connivence avec des spectateurs fidèles. Cette implication du public, BTVS l’a travaillée dès ses débuts. Le tournant des années 1990-2000 voit le développement des forums et des sites fans : une aubaine pour cristalliser la passion autour du show et recueillir de précieuses informations sur sa réception. Ainsi se développe au fil des saisons le sentiment pour le spectateur d’appartenir à un clan singulier, celui d’une communauté secrète qui partagerait seule la compréhension totale du show. Dès la saison 2, les fans sont directement impliqués dans les dialogues de When She Was Bad (La Métamorphose de Buffy, 2.01). Après un été loin de Sunnydale, Buffy réapparaît pour sauver Willow et Xander d’une attaque vampirique. La séquence s’achève sur un « Missed Me ? » (« Je vous ai manqué ? »), adressé autant à ses acolytes qu’aux spectateurs par le truchement du regard caméra. Régulièrement, la série devance les remarques que peuvent exprimer ses fidèles devant leur écran : les personnages commentent ainsi leurs changements de coiffure, les traits agaçants de leurs personnalités, l’incongruité de certaines situations. Si les fans ne dictent pas leur loi, leurs réactions sont prises en considération. Ce système trouve son apothéose dans l’épisode Storyteller (Sous influence, 7.16), véritable déclaration d’amour aux adeptes du Buffyverse, quand Andrew, figure marginale de la bande, accomplit le fantasme absolu du fan : faire partie du Scooby Gang, être au cœur de l’action.

« You’re the slayer. We’re, like, the slayerettes »

Pour comprendre la subtilité de cet épisode (et bien d’autres) , l’écoute du podcast « Pourquoi Buffy c’est génial » ne peut qu’être recommandée. L’initiative, lancée par trois fans français en 2014, est symptomatique d’un engouement persistant et d’une envie répandue de révéler la complexité de BTVS, sans pour autant en occulter les défauts et les maladresses. Aux États-Unis, le principe est courant : les émissions audio et vidéo pullulent pour analyser sous des formes plus ou moins longues les 144 épisodes de la série. Le Buffyverse continue donc de vivre à travers ces discours périphériques, tout comme sa mythologie est sans cesse alimentée par la parution de comics (Ed. DarkHorse). L’œuvre est même défendue à corps et à cri quand certains essaient de la corrompre. En décembre 2014, la Fox édite une version Blu-Ray remastérisée en HD 16/9. Les réseaux sociaux s’enflamment et les fans s’élèvent en masse, derrière Joss Whedon, pour dire le sacrilège de cette dénaturation. Des éléments techniques, hors champ dans la version 4/3, apparaissent à l’écran, certains plans sont étrangement retaillés, la luminosité et la colorimétrie modifiées, etc. Attaquer l’intégrité du Buffyverse, ce n’est pas seulement provoquer la Tueuse, mais aussi ses nombreux alliés. L’entreprise malheureuse est significative de la loi du copyright américain, qui oublie la notion d’auteur et fait fi de l’intégrité d’une création pour la réduire à un objet malléable dans une perspective lucrative. Le vent de contestation n’a pas changé le cours de cette opération commerciale. Il a cependant renforcé le sentiment d’appartenance à une communauté experte, tout comme il a permis de réaffirmer le statut d’œuvre sérielle.

Après le sang, l’encre coule

Un statut que le monde universitaire reconnaît depuis un moment à cet objet étrange et fascinant. Dès 2001, Rhonda Wilcox et David Lavery créent Slayage, journal en ligne de Whedon Studies pour initier une lecture experte de la série encore en cours. A partir de 2004, l’association organise des Slayage Conferences (actes disponibles sur slayageonline.com). L’année suivante, Rhonda Wilcox publie un ouvrage au titre éloquent : Why Buffy Matters (Pourquoi Buffy importe). Le show est donc pris au sérieux, pensé comme une forme d’art protéiforme, décortiqué au même titre que peuvent l’être des œuvres cinématographiques ou littéraires. Une démarche loin d’être anodine à cette époque, alors que la série TV n’a pas encore obtenu les lettres de noblesse qu’on lui reconnaît désormais. Une initiative singulière aussi quand on sait le clivage toujours actif entre séries jeunesse / séries pour adultes, séries de divertissement et séries « légitimes » (HBO et consorts). A ce titre, l’attention précoce portée par des universitaires à BTVS est particulèrement intéressante. Les chercheurs rattachés aux départements de Whedon Studies et Buffy Studies peuvent même se voir remettre des récompenses particulières pour la pertinence de leurs travaux : les Mr Pointy Awards. Si la plupart d’entre eux sont des fans hardcore de la série, leur propos s’inscrit bien sûr dans une démarche scientifique, décryptant le show avec impartialité, à l’aune de théories esthétiques et sociologiques. Alors, ces universitaires, une bande d’hurluberlus ? Des Rupert Giles en puissance ? Plutôt des pionniers dans leur ouverture d’esprit et la richesse critique de leur regard sur Buffy, comme sur les autres productions whedonesques (Firefly, Dollhouse Dr Horribe Sing-Along Blog, Avengers…).

Sunnnydale un jour, Sunnydale toujours

Par ailleurs, on ne compte plus le nombre d’ouvrages « grand public » édités sur un sujet qui ne cesse de faire tourner les presses. La série continue bien de vivre, de voir ses différentes saisons rééditées en coffrets DVD et Blu-Ray, de générer des produits dérivés toujours plus nombreux. Les rediffusions n’ont d’ailleurs jamais cessé et BTVS est toujours visible en France sur la TNT. Dans un élan nostalgique – et conscient du potentiel commercial intact du show-, la chaîne américaine ABC Family a choisi de rediffuser l’intégralité de la série cet été avec son partenaire d’antan, Dawson. Une madeleine Proust à la sauce sérievore que ne bouderaient pas les acteurs du Buffyverse. Ils sont en effet les premiers à alimenter sa mémoire. Sur les réseaux sociaux, Sarah Michelle Gellar multiplie les clins d’oeil à l’héroïne qui lui a apporté une notoriété empoisonnée. Faute d’une carrière vraiment intéressante ces dix dernières années (films mineurs, séries rapidement interrompues), l’actrice a fait de Buffy Summers un véritable label pour vendre son image et se rappeler aux bons souvenirs des fans comme de la profession. Buffy The Vampire Slayer est un sacré fond de commerce : aujourd’hui encore certains acteurs multiplient les apparitions en conventions pour partager à prix d’or leurs souvenirs de la belle époque. James Marsters sera à la Comic Con Paris en octobre pour ranimer Spike et multiplie les déplacements de ce type à travers le monde, comme son collègue Nicholas Brendon, bien moins sage que son personnage de Xander (quelques chambres d’hôtel gardent un souvenir traumatique de son passage).

Si la série est toujours regardée avec circonspection par ceux qui n’ont pas été emportés dans son sillon au tournant de ce siècle, Buffy The Vampire Slayer demeure un phénomène passionnant : un monstre sériel aux visages multiples, une entité improbable, imparfaite mais fascinante. La clef de ce monde aux résonances pérennes ? Les scénaristes, qui ont su former une véritable communauté d’idées (aussi saugrenues soient-elles) et ont aussi exporté l’exigence d’une écriture hybride dans la production sérielle des années 2000 et 2010, de l’horreur à la science-fiction en passant par le soap et la série familiale. Marti Noxon, Jane Espenson, David Fury, Doug Petrie, David Greenwalt, Drew Z. Greenberg, Drew Goddard, autant de plumes qui ont bâti la douce folie de Sunnydale. Ainsi, la télévision US d’aujourd’hui, c’est toujours un peu Buffy qui vit.

Cet article a initialement été publié dans les pages du magazine Clap! en juillet 2015.