Cet article a initialement été publié dans les pages du magazine Clap!, en juillet 2015. Le sujet n’avait ici été qu’effleuré pour le format magazine, afin de lancer des pistes que son auteur entend explorer davantage.

La bouche de l’enfer a ses zones d’ombre. Impossible de l’ignorer : la question du racisme reste une écharde saillante dans le pieu de la Tueuse. Évident pour ses détracteurs, impensable pour ses admirateurs, le sujet mérite d’être dépassionné pour mieux comprendre la complexité du Buffyverse.

– Carole Milleliri

Dès sa diffusion initiale, Buffy fait réagir aux États-Unis comme en Europe. Une jeune femme blanche passe son temps à dégommer des créatures de l’ombre vivant dans des conditions précaires, des Autres perçus comme une menace pour l’équilibre de la middle-class WASP… Le discours sous-jacent, au caractère protectionniste, n’est pas sans rappeler celui associé au cinéma fantastique des années 1930, auquel la série rend d’ailleurs hommage à de multiples reprises. Buffy The Vampire Slayer : le titre pourrait aussi être celui d’un western. L’héroïne armée défend le territoire d’une petite ville de l’Ouest contre les intrusions étrangères, rejouant l’opposition mythique « Civilization / Wilderness » dans un écrin horrifique, pour exalter une américanité coloniale toute puissante. Tout accable donc la série de Joss Whedon, vite taxée de fasciste et de raciste par un public critique.

Le masque blanc

Avec des personnages principaux incarnés uniquement par des acteurs blancs, Buffy ne s’engage-t-elle pas d’emblée sur un chemin glissant ? Certains ont jugé bon de souligner, statistiques à l’appui, la distorsion entre la diversité ethnique de la Californie et la blancheur massive de la ville fictive de Sunnydale (http://www.phi-phenomenon.org). Le fossé est réel, mais la même critique peut être faite à l’encontre de bien des séries de cette époque, comme à des shows plus récents. Dans le champ même du fantastique, prenons pour exemple The Vampire Diaries (créée en 2009 sur The CW), où le seul personnage noir récurrent, la sorcière Bonnie, après avoir été longtemps le faire-valoir de l’héroïne blanche, est régulièrement placée en position sacrificielle. Mais cela n’évacue pas pour autant le problème de la domination caucasienne dans le Buffyverse. Car, chez Whedon, la blancheur va aussi de pair avec un effacement de toute autre particularité socio-culturelle : qu’il s’agisse de la judéité de Willow Rosenberg ou de l’ancrage prolétaire de Xander Harris. Ces caractéristiques, pourtant mises en valeur au début de la série, sont vite étouffées au profit d’un lissage des identités pour constituer un groupe monolithique, dévoué tout entier à « la cause » : empêcher la prolifération du Mal. Le Scooby Gang devient ainsi une entité globale, unie uniquement par la foi en sa propre mythologie, mélange de croyances entre monothéisme et paganisme, brassage folklorique de légendes, où les résidus du christianisme s’expriment par l’usage accessoire de croix et d’eau bénite. Les activités nocturnes et secrètes du Scooby Gang s’apparentent à celui d’un culte obscur, visant à la destruction de tout ce qui n’entre dans son propre système de pensées. De quoi rappeler les heures les plus sombres de l’histoire américaine…

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L’enfer, c’est les autres

La Tueuse et ses acolytes détruisent certes des Autres symboliques (vampires, démons, loups-garous…). Mais ils impriment aussi leur suprématie face à des personnages humains dont la carcatérisation s’avère problématique. En mars 2015, le site Le Cinéma est politique publiait un article intitulé « Buffy la blanche et les sauvages ». Pour montrer l’étendue de l’entreprise raciste de Whedon, on s’appuyait en particulier sur la description des personnages « racisés » dans la série. À Sunnnydale, quand on n’est pas blanc, on est condamné au rang de second couteau, souvent stupide, dangereux, menaçant ou promis à une mort précoce, ces caractéristiques étant cumulables… L’état des lieux était alarmant, mais occultait le fait que l’écriture ambivalente de BTVS ne pouvait être réduite à un relevé taxinomique. A ce titre, le cas de Sineya, première Elue, s’avère particulièrement intéressant. La Tueuse de la Préhistoire apparaît pour la première fois dans Restless (Cauchemar), épisode final de la saison 4 où cette Africaine à l’apparence bestiale envahit le sommeil du Scooby Gang pour le tuer. Heureusement Buffy, la Tueuse blanche et civilisée, sauve in extremis ses amis de cette sauvage… Malaise, n’est-ce pas ? Pourtant, le caractère monstrueux de Sineya, dans son apparence comme son comportement, n’est pas tant construit par son identité ethnique que par le traumatisme qu’elle a subi. Enchaînée par trois puissants chamans, pénétrée de force par l’esprit d’un démon, Sineya doit sa force surnaturelle à un viol, concrétisation la plus extrême d’une emprise patriarcale dont les Tueuses de Sunnydale passeront leur temps à s’affranchir (prouvant leur autonomie à leurs Observateurs, rejetant l’autorité du Conseil). La première Tueuse, toujours menaçante, apparaît en outre à plusieurs reprises au fil de la série, tel un oracle, pour mettre Buffy Summers sur la bonne voie. Certes, les représentations préjudiciables existent bien dans BTVS. Comment accepter le sort réservé en saison 2 aux personnages de Kendra, Tueuse éphémère, arrivée après la courte mort de mort de Buffy à la fin de la saison 1, ou Jenny Calendar, alias Janna Kalderash, descendante du clan de gitans qui a rendu son âme au vampire Angel pour le condamner à un tourment éternel ?

L’autre, c’est nous tous

Parfois, les auteurs dérapent, pris dans le flot incessant de la lutte entre le Bien et le Mal, comme si cette dichotomie contaminait aussi la caractérisation des personnages humains. Mais, avec BTVS, rien n’est jamais simple. Dès la saison 1, Buffy Summers se considère comme une « freak » et l’altérité s’impose vite comme norme dans cette série où les vampires peuvent être ou devenir des êtres bons, les démons des alliés, les tueurs des repentis. Les êtres les plus monstrueux et dangereux ne sont d’ailleurs pas ceux dont le visage attise la suspicion ou la frayeur (cf. la violence machiavélique de l’insignifiant Warren, simple humain, ou la fureur destructrice de la douce Willow en saison 6). La série travaille donc bien des nuances et construit sur la durée un discours subtil, quand certains épisodes, pris isolément, pourraient laisser croire le contraire. La série funambule avance en fait sur une corde bien raide, d’autant plus qu’elle n’est pas toujours dans la représentation positive. Ses héros sont profondément humains justement car ils ne sont pas bons en permanence, mais bien représentatifs des contradictions humaines et porteurs des défauts possibles de leur communauté ethnique. L’intérêt du Buffyverse réside alors dans l’acceptation de la faillibilité de ses personnages, pris dans un tourbillon d’action qui leur donne parfois des œillères. À Sunnydale, tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, jamais. Comme ailleurs. Buffy interroge donc son public sur ses propres angoisses face à la différence, lui tend un miroir déformant et le met au pied du mur quant au risque du repli communautaire. Ainsi se voit exalter l’importance de l’union et de la convergence des luttes. Lors du combat final, héros ordinaires, vampires, démons, Élues, tueuses potentielles venues des quatre coins du monde s’allient pour sauvegarder l’humanité. Un éloge du métissage intéressant pour une série raciste, non ?

 

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