Cet article a initialement été publié dans les pages du magazine Clap!, en juillet 2015.

Objet d’un culte persistant de la part d’une communauté toujours en expansion, la première série de Joss Whedon est à l’image de son héroïne : elle ne se laisse pas facilement apprivoiser. Jonglant entre fantastique, science-fiction, comédie et teen drama, Buffy The Vampire Slayer surprend d’abord, quand elle ne rebute pas. Mais si elle fascine aussi, c’est bien du fait de la richesse de son univers foisonnant, qui mérite bien qu’on s’y perde.

– Carole Milleliri

La série Buffy The Vampire Slayer (Buffy contre les vampires en français) s’est achevée aux États-Unis le 20 mai 2003, après sept saisons et six ans d’aventures sur la chaîne The WB puis UPN. Douze ans plus tard, les sites consacrés à la série continuent de fleurir, comme les ouvrages et produits dérivés. Pour l’anniversaire du dernier épisode, les réseaux sociaux ont rouvert la Bouche de l’Enfer. Les articles nostalgiques ont pullulé, comme les statuts émus des comédiens de la série, qui ont tous rendu hommage à une aventure télévisée qui a changé leurs vies, comme elle a marqué des millions de spectateurs dans le monde. Pour ceux qui n’ont jamais vu BTVS, qui ont abandonné la série en saison 4 (son faux ventre mou, à réhabiliter d’urgence) ou qui se sont contentés de regarder un ou deux épisodes en VF avec dédain (« c’est quoi ce truc kitsch avec des effets spéciaux pourris ? »), l’engouement peut sembler saugrenu, voire absurde. Pourtant il ne relève d’aucune pathologie chronique… à notre connaissance. Nous l’écrivions déjà il y a deux ans sur clapmag.com : « Buffy The Vampire Slayer n’est pas une série comme les autres. Quand on l’aime, on l’adore pour toujours. Mais pour l’aimer, il faut la comprendre. ». Nous n’essaierons pas ici de confondre les sceptiques. Il s’agira plutôt d’interroger un véritable phénomène culturel, une mythologie sérielle au rayonnement vaste.

Un destin singulier

L’histoire est connue : Buffy The Vampire Slayer, avant d’être une série à succès, a été un film à la sortie discrète en 1992. Un pur cauchemar de cinéma où Luke Perry jouait les jolis cœurs en pleine époque Beverly Hills face à une sportive Kristy Swanson, bien embêtée par la découverte de ses pouvoirs surnaturels. Après ce naufrage, Joss Whedon, aux commandes du scénario mais pas de la réalisation de ce navet, ne pensait jamais replonger dans cet univers qu’il avait déjà voulu à mi-chemin de la teen série et du fantastique, plein de clins d’oeil aux canons du genre et de punchlines plus aiguisées que le pieu de l’Elue. D’après la légende, c’est sous l’impulsion de la productrice Gail Berman que Joss Whedon se serait à nouveau plongé dans l’écriture des aventures de la Tueuse. Ainsi devait naître Buffy The Vampire Slayer, la série, dans la continuité du récit initial. Whedon transfère Buffy Summers à Sunnydale, surburb californien apparemment paisible, qui se trouve être un point névralgique d’activités démoniaques : une Bouche de l’Enfer. La venue de Buffy ne serait donc pas due au hasard, mais marquerait le premier pas pour embrasser sa destinée : sauver l’humanité (excusez du peu). Cette série hybride, pas facile à vendre aux diffuseurs, débarque sur la chaîne The WB à la mi-saison 1997, un peu sur un coup de chance, grâce à la déprogrammation de Savannah. BTVS bénéfice d’un lancement spécial avec une plage horaire de deux heures pour son double épisode d’ouverture et investit un créneau de choix : le lundi à 21h. Une belle opportunité pour faire ses preuves avec une saison 1 encore très bricolée, à l’image sombre et au grain épais, qui ne comptera donc que 12 épisodes contre les 22 des six saisons suivantes. Le premier volet du pilote réunit plus de 4,8 millions de téléspectateurs, le meilleur score du jeune network, avide de draguer un public jeune. Mais la seconde partie attire déjà 1,4 million de spectateurs en moins.

La genèse de BTVS est donc déjà une histoire de survie, de lutte pour exister dans une industrie qui ne semble pas spécialement attendre après une série de genre aux héros adolescents. Surnaturel et fantastique sont alors l’apanage de séries « adultes », comme le sérieux X-Files ou les décalés Contes de la crypte. En 1997, les sorcières de Charmed (et toute leur mièvrerie) n’ont pas pointé le bout de leur nez ; Supernatural, The Vampire Diaries, Teen Wolf, Witches of East End et consorts ne sont pas encore prêts de naître. Autant de shows qui ne possèderont jamais autant de niveaux de lecture que BTVS – et qui pour certaines se noieront dans un premier degré confondant. Autant de shows qui n’existeraient peut-être pas si BTVS n’avait pas montré la voie en défrichant le terrain de la série fantastique et en s’autorisant toutes les folies. L’équipe Whedon se lance donc dans une aventure pionnière en tous points quand elle décide d’investir les couloirs de Sunnydale High pour décrire de façon horrifique les années lycée. Et la lutte ne fait que commencer. Malgré un succès d’estime, les menaces d’annulation plane sur les débuts de BTVS. La série souffre d’abord de son positionnement sur la grille des programmes, diffusée juste après 7 à la maison, série familiale et conservatrice aux antipodes de l’univers whedonesque. Elle prend son envol lorsqu’elle est couplée en 1998 le mardi avec une nouvelle venue d’un autre style, mais à la cible équivalente : Dawson. C’est le combo gagnant. Les deux shows pâtiront ensuite de leur séparation. En 1999, l’équipe Whedon crée la surprise en annonçant le développement du spin-off Angel. La diffusion combinée Buffy/Angel booste les audiences à coups de crossovers bien dosés (mais souvent accessoires). Ainsi, pendant sa saison 4, BTVS réalise son meilleur score en réunissant jusqu’à 6,4 millions de téléspectateurs. En 2001, la série fait à nouveau événement avec l’annonce de son départ sur UPN, qui offre un budget plus important par épisode ainsi qu’un plus grande liberté créative à l’équipe. Malgré la légende de sa difficulté à exister, BTVS a donc toujours profité de belles opportunités pour accroître son pouvoir d’attraction.

Tomber le masque

Le succès de Buffy n’est pas seulement le fruit d’une stratégie commerciale audacieuse, même si cet aspect a été essentiel dans son rayonnement. La série a surtout su emporter dans son sillage un public sensible à ses différents degrés de lecture, à son maniement risqué de sous-textes culturels et à son sens aigu de l’autodérision. Sous le masque de l’inconséquence, voilà donc une affaire sérieuse, avec une écriture ciselée et innovante. La série multiplie les références au cinéma fantastique comme à la littérature gothique et aux classiques de la tragédie, aussi bien qu’elle lorgne du côté de la pop culture (de La Quatrième dimension aux Avengers). Buffy The Vampire Slayer doit d’ailleurs être regardée en version originale, au risque de perdre une part conséquente de sa singularité. Avec l’équipe Whedon, le verbe se fait performance : bons mots, néologismes et jeux avec les structures grammaticales fleurissent à chaque épisode. A Sunnydale, même la langue anglaise prend des coups. Le Buffslang (l’argot Buffy) s’affirme comme un mode de communication unique en son genre pour servir une propension certaine au sarcasme. Il en résulte un langage riche en lapsus, quiproquos, doubles sens, révélateur du trouble permanent dans lequel vivent les héros. Dès le départ, les scénaristes jouent de la futilité apparente de l’héroïne et de ses compagnons de galère, moquant au passage les tropes de la série pour ados. Buffy, ses moues, ses tenues légères et bigarrées, ses remarques naïves, tendent ouvertement à la caricature, tout comme les comportements stupides de Xander ou la raideur timide de Willow dans les premières saisons.

BTVS assume aussi sa bizarrerie, ne renonçant devant aucun délire dans le déploiement de son bestiaire apocalyptique. A l’heure où les effets numériques sont encore balbutiants, les artisans de la série osent tout et rivalisent d’ingéniosité pour créer des costumes et maquillages monstrueux à souhait. Sous cette entreprise carnavalesque, se cache un propos sensible. La métaphore filée « le lycée, c’est l’enfer » se déploie en dehors des couloirs de Sunnydale High à partir de la saison 4 : « la vie est un combat », tout simplement. Mieux vaut en rire qu’en pleurer, d’où le goût des scénaristes pour une ironie mordante. Mais l’enjeu central de Buffy est bien là : les grands méchants que le Scooby Gang affronte saison après saison ne sont finalement que la figuration de peurs primales, dont la première est celle de la mort. Elle rôde en permanence sous les délires surnaturels de la Bouche de l’enfer. Buffy passe bien son temps à achever des vies – même s’il s’agit de celles d’êtres déjà morts ou de créatures démoniaques, dangers pour l’humanité. Mais elle s’y confronte aussi elle-même à deux reprises, à la fin des saisons 1 et 5. Si sa mort n’est pas permanente, elle altère à chaque fois le comportement de la Tueuse. Derrière la fraîcheur de ses punchlines et de son sourire ravageur, Buffy Summers n’est pas une personne légère. La chose est entendue dès la première saison, quand la jeune fille exprime sa peur d’embrasser un destin sacrificiel, alors que les filles de son âge se préparent pour le bal de promo. « La mort est ton cadeau », assènera la première Tueuse à Buffy en rêve dans l’épisode Intervention (La Quête, 5.18). La blonde reçoit cette prophétie au sens littéral, mais elle habite aussi toute la série, qui explore au fil des saisons cette problématique de façon métaphysique. La mort est inscrite dans chaque vie humaine : nous le savons et passons notre temps à l’oublier, pour vivre justement. BTVS interroge ce paradoxe au gré des aventures du Scooby Gang, qui gagnent en noirceur et en maturité à chaque nouvelle saison. Pour résister à leur propre mortalité, les héros de Sunnydale passent leur temps à l’éprouver et à se confronter aux limites de leurs pouvoirs. Chaque victoire s’obtient dans la douleur et dans le renoncement à une part d’humanité. Pour la préserver tout de même, les Scoobies se reposent sur des valeurs communes : la force de l’union, la conscience de leurs failles comme de l’ambivalence d’un monde où les limites entre le bien et le mal ne sont pas toujours clairement dessinées.

« It’s about power »

Cette phrase ouvre l’ultime saison télévisée, mais cette question du pouvoir habite en réalité BTVS dès ses débuts. Est-il encore utile de la rappeler ? Buffy Summers a changé le visage de la télévision en devenant la première femme d’action à la tête d’un show grand public. Si les relations amoureuses et son rapport aux hommes constituent un fil rouge important, la série ne réduit jamais son héroïne à cette relation de dépendance et la fait exister sans cesse par et pour elle-même. Tous les hommes qui l’approcheront seront d’ailleurs sacrifiés d’une façon ou d’une autre, exclus de son existence. Aujourd’hui le sujet du « women empowerment » est sur toutes les lèvres et suscite des débats enflammés. Whedon lui-même s’est fait sérieusement tacler pour son approche trop timide, voire réactionnaire, du personnage de Black Widow dans Avengers. Cela n’enlève rien à l’importance de l’entreprise post-féministe de Buffy The Vampire Slayer, dont le titre-même met en exergue la puissance de son héroïne. En 2015, le féminisme de cette série est en partie remis en cause ou réévalué dans un contexte plus distancié, mais nul ne peut négliger son importance fondatrice et son rôle précurseur dans les représentations sérielles du féminin. Si le personnage de Buffy Summers incarne une vision alors inédite de la féminité, elle n’est d’ailleurs pas seule porteuse de l’entreprise d’empowerment déployé par la série. Quand l’autre Tueuse, Faith, incarne une féminité décomplexée (embrassant toutes ses pulsions avec une force brute, acceptant la solitude inhérente à son pouvoir), la timide Willow révèle au fil des saisons un potentiel insoupçonné. La side-kick férue d’informatique devient une sorcière surpuissante en même temps qu’elle embrasse sa véritable identité sexuelle. BTVS est ainsi la première série à montrer un couple lesbien sans transformer ses personnages en concept pédagogique. Loin du caractère tapageur de The L World ou de la démagogie de nombreuses teen series actuelles, l’homosexualité est ici abordée par la force des sentiments, usant avec malice de la magie pour signifier les élans orgasmiques. Si la série développe des personnages féminins forts et nuancés, elle n’oublie pas non plus de repenser l’identité masculine (cf. p.62-63), fait rare dans une série où le féminin est autant à l’honneur. Malgré tous les reproches que l’on peut formuler à des auteurs qui osent tout, au risque de se prendre parfois les pieds dans le tapis (cf. p.64-65), comment nier le pouvoir galvanisant d’une série qui s’achève presque sur ces mots : « Make your choice. Are you ready to be strong ? ».

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