Véritable moteur narratif, l’uchronie, thème cher à la littérature de science-fiction, n’est pas nouvelle à la télévision. Dallas, Les Sopranos, Friends, Star Trek : The Next Generation, Community, Sliders : toutes proposent un jour ou l’autre un épisode « What if » (« Et si ») pour mettre leur fiction à l’épreuve. Un jeu que Joss Whedon apprécie plus que tout…

– Riley et Sarthmann

En sept saisons, le créateur de Buffy n’aura jamais cessé d’innover, de briser les codes, d’expérimenter et de remettre en cause le pacte fictionnel conclu avec le spectateur assidu. En bousculant son univers, en le sabotant même, l’auteur offre de nouvelles perspectives à la série pour mieux légitimer son propos. Ainsi The Wish (3.09) et Normal Again (6.17) sont des épisodes inoubliables que les fans portent aujourd’hui en étendard : deux temps forts, exemplaires de l’audace et de l’inventivité du Buffyverse.

Changer de point de vue

« I wish Buffy Summers had never come to Sunnydale » – Cordelia

Et si Buffy n’était jamais venue à Sunnydale ? Il s’agit du vœu de Cordelia, prononcé devant un démon vengeur. Vœu exaucé. En supprimant de l’histoire son personnage principal, The Wish fait prendre à la série un virage sombre, nihiliste et chaotique. La lumière du jour est moins éclatante, les costumes et les décors perdent de leurs couleurs. Le Bronze n’est plus le lieu où l’on s’amuse mais un nid de vampires dirigé par Le Maître, le premier grand ennemi de Buffy, qu’elle n’a donc pas vaincu dans cette réalité. De la même façon, Cordelia est d’abord présentée comme notre référent dans ce nouvel univers avant de disparaître à la fin du deuxième acte, car cette fois-ci, personne ne sera là pour la sauver… Nous ne regardons plus la même série. Les visages sont familiers mais ce ne sont plus les mêmes personnages. Ils ont souffert comme les héros que nous connaissons, mais Joss Whedon suggère, en effaçant les 42 épisodes précédents, que leur parcours aurait été bien pire. Les scénaristes abordent ainsi l’un des thèmes fondamentaux de la série : la difficulté de vivre dans ce monde.

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Dans « Normal Again », Sarah Michelle Gellar aura bouleversé les fans comme jamais.

Normal Again répond également à cette thématique et élargit le concept en remettant totalement en cause l’univers de Buffy. Et si tout était faux ? Et si l’héroïne était en réalité enfermée dans un institut psychiatrique et les six premières saisons le fruit de son imagination ? En rompant le pacte établi avec le spectateur, la série se met en danger et rejette sa part de fantastique et de fiction, pour nous montrer la vraie vie : une représentation infiniment cynique. Car de ce vrai monde, nous ne verrons qu’un hôpital psychiatrique aux murs gris et rempli de blouses blanches. Un univers dans lequel Buffy n’a plus aucune responsabilité. Sous la tutelle de ses parents, elle ne peut que se consacrer à sa guérison. Un rétablissement radical qui se traduit par l’élimination de ses meilleurs amis imaginaires

Vivre ensemble

 » I’m a better person with her in my life » – Xander

En décembre 1998, lorsqu’est diffusé pour la première fois The Wish, Buffy The Vampire Slayer triomphe. Après des scores honorables en première saison, la deuxième saison est un énorme succès et les premiers épisodes de la troisième atteignent une audience de 5,3 millions de téléspectateurs en moyenne. La tentation serait grande de verrouiller la série dans une mécanique qui vient donc de prouver son efficacité, mais les scénaristes vont choisir de la faire voler en éclats avec cet épisode-concept. Ce sera une des marques de fabrique de la série : aller là où on ne l’attend pas. De la même façon, en 2002, quelques mois après avoir changé de chaîne de diffusion, BTVS se doit de marquer ce nouveau départ et prouver aux spectateurs qu’elle sera capable de se renouveler. C’est ainsi qu’est lancé Normal Again sur les écrans de UPN, comme un vote de confiance sollicité par Joss Whedon.

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Xander et Willow dans « The Wish », plus proches que jamais

Au-delà des stratégies de diffusion, ces épisodes se distinguent également par des situations amoureuses compliquées dans l’entourage proche de Buffy. Pour rappel, au début de The Wish, les couples Cordelia/Xander et Willow/Oz se sont brisés. Normal Again se situe juste après l’abandon par Xander de sa fiancée le jour de leurs noces, alors que Willow et Tara sont, elles, toujours séparées et malheureuses. Une manière de prouver que si l’entourage de la Tueuse, qui fait sa force, se met à faiblir, si son monde s’écroule, c’est la série elle-même qui peut s’écrouler. La Tueuse a besoin de ses amis pour survivre à sa mission, comme ils ont besoin d’elle pour éviter que la ville ne sombre dans le chaos. Mais le spectateur dans tout ça ? De quoi a-t-il besoin lui ?

Accepter l’imperfection

« The hardest thing in this world is to live in it » – Buffy

À la fin de Normal Again, Buffy décide d’abandonner définitivement l’univers cohérent de l’hôpital psychiatrique et de se jeter de toute son âme dans la réalité incohérente qu’est sa vie dans Buffy The Vampire Slayer. Au même titre que le spectateur, elle ne saura jamais quelle était la véritable réalité, ni même s’il en existe une… Ce choix, que fait également Giles dans The Wish en décrétant sans aucune preuve qu’un monde meilleur existe ailleurs, c’est aussi le choix du spectateur. Tous ceux qui regardent la série doivent accepter cet état de fait sans condition. Cordelia comprend bien vite que le Sunnydale de Buffy Summers a ses défauts comme ses démons, mais surtout de grandes qualités : le refus du manichéisme, la mise en avant de l’entraide et l’acceptation des responsabilités. Le spectateur de Buffy doit décider d’aller au-delà des apparences et de souffrir pour intégrer à son tour le Scooby Gang. Alors certes il y a quelques petites couleuvres en forme de ficelles scénaristiques à avaler. Toutes ces bizarreries dont Buffy semble enfin se rendre compte dans Normal Again sont autant de petits désagréments que l’on doit consentir pour jouir pleinement de l’œuvre. Au fil de l’épisode, la Tueuse s’étonne de la grande taille de sa « sœur / clef » apparue par magie un an plus tôt, de l’efficacité avec laquelle son amie Willow arrive à concocter la formule ou la potion qui résout tous les problèmes au dernier instant. Et que dire de cette relation charnelle autodestructrice avec son ennemi mortel Spike : personne ne fait ça dans « la vraie vie » ! En se posant la question de la vraisemblance de ces événements, Buffy exprime très clairement au spectateur qu’elle a conscience, comme lui, d’une certaine irrationalité propre à la fiction fantastique, mais qu’il doit y souscrire sous peine de passer le reste de ses jours enfermés à la démence des séries mainstream.

La Cordelia de The Wish cherche dans un monde sans Buffy ce que la Buffy de Normal Again cherche dans un monde sans démon : de la normalité. Dans Buffy The Vampire Slayer, c’est d’être normal qui est mal, alors que « l’anormal » (Tueuse, sorcière lesbienne, vampire amoureux, etc.) aura toujours une longueur d’avance et saura voir au-delà des apparences. Voilà tout simplement explosée la notion caduque de normalité. On vous a précisé que Buffy était une série ouverte d’esprit et engagée ?

Cet article a initialement été publié dans les pages du magazine Clap!, en juillet 2015.

Retrouvez Sarthman et Riley sur https://pourquoibuffycestgenial.wordpress.com/

Un commentaire sur « Et si… on brisait le pacte »

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