En cinq ans de service, Buffy avait eu le temps de s’habituer à la mort. Mais pour la première fois, dans l’éprouvant The Body (Orphelines, 5.16), c’est à une mort de cause naturelle que Joss Whedon la confronte. Et quand les super-pouvoirs ne sont plus d’aucune utilité, même la Tueuse ne peut que vaciller.

– Gauthier Moindrot

Atteinte depuis le début de la saison 5 d’une tumeur au cerveau, Joyce avait survécu à la maladie. Un grand soupir de soulagement avait accompagné cette heureuse résolution, aucun fan n’étant prêt à se séparer d’une des plus belles figures maternelles issues des années 1990. Mais l’apaisement fut malheureusement de courte durée.

The Body débute exactement où l’épisode précédent s’est terminé. Après avoir éliminé une nouvelle menace, Buffy rentre chez elle pour retrouver sa mère. Un magnifique bouquet de fleurs trône dans l’entrée, adorable signe qu’après le chemin de croix que Joyce a traversé, la vie reprend de plus belle : son rendez-vous de la veille lui fait livrer des fleurs, en parfait gentleman. Comment mieux commencer la journée ? La découverte met Buffy de bonne humeur. Cette petite scène de la vie quotidienne l’empêche de remarquer ce que nous, en arrière-plan, pouvons voir : Joyce est affalée sur le canapé, immobile. On la devine plus qu’on ne la voit, mais la sensation est là. Quelque chose ne va pas.

Un silence de mort

Le générique nous laisse avec cette impression étrange, et pour la première fois, alors qu’on adore cette musique punchy et ces images des saisons passées, l’intermède semble presque indécent. Seul compte le sort de Joyce, celle qui fut quasiment une mère d’adoption pour tous les personnages de la série et ses spectateurs. « J’ai tellement mangé que je pourrais vomir », lâche Alex dans le flashback qui suit le générique, lors d’un dîner où tout le Scooby-Gang est convié. Joyce est là, attentionnée, souriante, rayonnante. Et une seconde plus tard, nous la découvrons en gros plan, figée et terriblement blanche. Une vision semblable à une claque après le souvenir chaleureux qui l’a précédée. Comme un brutal rappel que la vie est imprévisible.

the-body

De brutalité, il en sera souvent question dans cette séquence. De nombreux parents ont reproché à la série d’être trop violente pour ses jeunes spectateurs. Pourtant, aucun épisode n’atteint la violence de The Body. Car cet épisode ne donne pas des bleus : il crève le cœur. Chaque rupture de rythme, chaque lueur d’espoir, chaque utilisation des mots « décédée » ou « corps » sont autant de coups de poignard. Joss Whedon, qui se contente désormais de diriger les épisodes charnières de la série (c’est dire l’importance de The Body), met en scène la mort de Joyce dans un silence étouffant : pas la moindre musique ne vient baliser le chemin du spectateur, piégé au sein de cette découverte macabre de la même manière que son héroïne. Buffy a toujours eu un rythme rapide et une bande-son très présente, il est donc déstabilisant de rester presque dix minutes avec un seul personnage dans une ambiance aussi pesante. Pourtant, ici, nous ne voyons pratiquement que Buffy, que la caméra traque dans le moindre de ses mouvements. Ainsi son incompréhension et son déni deviennent les nôtres Ses déplacements désordonnés nous entraînent dans une maison qui semble soudain bien trop grande, en particulier lors d’un très beau plan de trois minutes en caméra à l’épaule. Et quand le montage s’accélère, c’est à la vitesse de nos battements de cœur. Les plans s’enchaînent et, à travers une succession rapide de saynètes rassurantes (un procédé utilisé il y a encore peu par Grey’s Anatomy), le spectateur se met à penser que Joyce a peut-être été retrouvée à temps… avant d’être cruellement renvoyé à la réalité après une nouvelle claque émotionnelle. Une réalité glaciale et effrayante dans laquelle les pouvoirs de la Tueuse ne sont d’aucun recours. A quoi bon être une héroïne si on ne peut sauver sa mère d’une rupture d’anévrisme ? Avec sa super-force, Buffy ne parvient qu’à lui briser une côte dans un craquement terrifiant. Le surnaturel n’a plus d’emprise face à l’inévitabilité de la mort.

À la dérive

Plus tard dans l’épisode, Buffy se confiera à Tara : « Je ne suis pas sûre d’être vraiment là ». Une impression déjà sensible dans la séquence d’ouverture. Alors que Buffy côtoie chaque jour la mort de près, elle semble soudainement incapable de la reconnaître. Le spectateur la prend d’autant plus de plein fouet que l’héroïne en perd son énergie habituelle. Gestes mécaniques, phrasé désincarné, yeux exorbités : Buffy est bel et bien absente et soudainement renvoyée à son statut immédiat, celui d’une jeune femme qui vient de perdre sa mère. Qui s’accroche de toutes ses forces au combiné du téléphone. Qui n’arrive pas à se concentrer sur le secouriste devant elle, dont le visage sera toujours flouté ou hors cadre. Buffy apparaît comme une fillette abandonnée qui ne sait pas ce qu’elle doit dire ou faire. Et tous les moyens sont bons pour échapper à l’horrible vision du corps désarticulé affalé sur le canapé. On fixe l’écran inanimé de l’encéphalogramme ; le combiné de téléphone devient soudainement bien compliqué ; la tâche de vomi semble tout à coup bien fascinante… L’esprit de Buffy s’évade comme il le peut pour éviter de faire face à l’impensable. Ce refus d’accepter la mort de Joyce ne peut finalement se manifester que de manière physique, presque épidermique. Par ce regard absent, ce besoin impulsif de vomir la situation, ce teint moite et humide, ces lèvres asséchées, Buffy témoigne de son mal-être interne, comme une manifestation impérieuse du deuil à venir. Elle ne peut pas s’effondrer, personne n’est là pour la retenir. Instinct de survie oblige, Buffy rejette l’utilisation du mot « corps » («body ») pour caractériser sa mère. Et ce n’est qu’en l’utilisant elle-même de manière inconsciente et spontanée qu’elle finit par accepter l’horrible vérité et commence à craquer.

Alors que sa vie de famille semblait avoir retrouvé un certain calme, la saison 5 chamboule petit à petit tous les repères de la Tueuse. La perte de sa mère apparaît comme une attaque ultime pour une héroïne déjà dépassée par une ennemie trop puissante pour elle : la sublime et terrifiante Glory. Sans Joyce, Buffy perd un équilibre déjà fragile et avance désormais sur la voie du renoncement : elle ne pourra pas toujours faire face. La chute inexorable peut alors commencer…

Cet article a initialement été publié dans les pages du magazine Clap!, en juillet 2015.

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